JEUX DE HASARD ET D’ARGENT - « Rien ne va plus » : renforcer la protection des joueurs pour ne pas en arriver là
Lundi 9 février 2026
Panorama suisse des addictions 2026
(extrait - Jeux de hasard et d'argent)
Environ 7 % des jeunes adultes présentent un usage problématique des jeux de hasard et d’argent, plus de 18 000 nouvelles exclusions de jeu ont été prononcées en une année et les pertes des joueurs dépassent les deux milliards de francs : les chiffres montrent que les problèmes liés aux jeux de hasard et d’argent sont en hausse en Suisse. L’aide, quand elle a lieu, arrive souvent tardivement, lorsque le jeu et les dettes ont déjà entraîné d’immenses dégâts. Le risque est ainsi grand que les personnes concernées passent à travers les mailles du filet.
Les interventions déposées au Parlement se heurtent aux intérêts des exploitants. L’évaluation de la loi sur les jeux d’argent devra faire la lumière sur les failles dans la protection des joueurs
1. Situation actuelle
La Suisse compte actuellement 20 maisons de jeu en activité au bénéfice d’une concession, dont 9 proposent des offres légales en ligne. Si, globalement, le secteur est florissant, le paysage des casinos se transforme. La fermeture de plateformes en ligne ou celle du casino de Schaffhouse l’automne dernier dénotent un marché marqué par une vive concurrence.
Menée tous les cinq ans, l’Enquête suisse sur la santé (ESS) fournit des données sur l’usage problématique des jeux de hasard et d’argent. La part des personnes qui présentaient un problème de jeu au cours des 12 mois précédant l’enquête (derniers chiffres : 2022) dans la population de 15 ans et plus était de 4.3 %1 . C’est dans le groupe d’âge des 15 à 24 ans qu’elle est la plus élevée (6.1 %). Elle atteint déjà 2.8 % parmi les adolescents mineurs (15 à 17 ans), qui ne devraient pourtant pas jouer du tout, et grimpe à 7.3 % chez les jeunes adultes (18 à 24 ans). Comme le montre une étude réalisée par Addiction Suisse et par le Groupement Romand d’Études des Addictions (GREA) avant et après l’entrée en vigueur de la loi sur les jeux d’argent (LJAr) en 2019, la proportion de joueurs problématiques a doublé entre 2018 et 2021, passant de 2.3 % à 5.2 %.
Hausse marquée des exclusions de jeu
Avant l’entrée en vigueur de la LJAr, quelque 3 500 nouvelles exclusions de jeu étaient prononcées chaque année. Ce chiffre a augmenté de façon marquée depuis 2019. Les exploitants font état de 18 216 nouvelles exclusions de jeu en 2024 ; cela représente une hausse de 23 % par rapport à 2023 (14 787). Le nombre total de personnes frappées d’une exclusion de jeu durant les années 2020 à 2024 correspond à près de 1 % de la population adulte en Suisse. La plupart des exclusions sont prononcées par des casinos en ligne. En 2024, le nombre de personnes frappées d’une exclusion de jeu a augmenté de 35% par rapport à 2023 dans le groupe d’âge des 18 à 30 ans. Au total, davantage de personnes ont été exclues au cours des cinq dernières années que pendant les 18 ans qui ont précédé l’entrée en vigueur de la LJAr, celle-ci autorisant les casinos en ligne depuis 2019.
Aux pertes estimées pour les offres illégales2 s’ajoutent les pertes des joueurs (qui correspondent au produit brut des jeux) lors de jeux proposés par les opérateurs légaux en Suisse. Par rapport à 2023 (2 066.9 millions), celles-ci ont augmenté pour atteindre 2 148.2 millions de francs en 2024. Sur ce montant, les jeux de loterie (Swisslos et Loterie Romande) représentent 1 250.2 millions et les jeux de casino terrestres et en ligne 898 millions. Les casinos terrestres enregistrent un recul de 5.8 % par rapport à l’année précédente, alors que le secteur des jeux en ligne affiche une progression de 8.5 %.
Les ménages concernés croulent sous les dettes
Les personnes qui sollicitent les services de conseil en matière d’endettement citent souvent des problèmes de santé ou un accident comme principale raison de leurs dettes. Les dettes de jeu jouent également un rôle important. Selon les statistiques de Dettes Conseils Suisse, l’endettement moyen des personnes concernées atteint quelque 93 000 francs. Ainsi, 6 % des personnes qui se font conseiller mentionnent l’« addiction au jeu » parmi les causes de leur endettement.
L’argent provenant des pertes de jeu est également affecté à des buts d’utilité publique au niveau cantonal et à l’AVS/AI, ce qui peut soulever des conflits d’intérêts : d’un côté, l’État doit protéger les joueurs du jeu problématique, de l’autre, il finance des tâches d’utilité publique avec leur argent. Pour les exploitants, cela constitue une publicité qu’ils ne se privent pas de mettre en avant.
Des incitations partout et en tout temps
Les incitations en lien avec les jeux de hasard et d’argent sont omniprésentes dans la vie de tous les jours, comme le révèle une étude mandatée par le canton de Genève. Les jeunes de 16 à 18 ans sont exposés à une multitude de stimuli aussi bien en ville de Genève que sur internet. Les sources de ces incitations incluent des fournisseurs suisses légaux de jeux en ligne, des influenceurs diffusant des contenus qui présentent le jeu sous un angle humoristique ou « lifestyle » ainsi que des offres étrangères illégales et des publicités pour des jeux. Or, la littérature scientifique montre que la publicité pour les jeux de hasard et d’argent influence l’attitude et le comportement des jeunes.
Trop de personnes passent à travers les mailles du filet
L’évolution des exclusions et des pertes de jeu décrite ci-dessus contraste avec le nombre de personnes qui sollicitent une aide professionnelle. Selon l’enquête institutionnelle réalisée dans le cadre d’act-info, environ 1 300 personnes ont été admises dans une structure ambulatoire ou résidentielle principalement pour des problèmes liés aux jeux de hasard et d’argent en 2024. Environ, 9 personnes sur 10 étaient des hommes, l’âge moyen se situant à un peu plus de 37 ans.
On peut par conséquent nourrir de sérieux doutes quant au fait que les personnes qui ont un problème de jeu bénéficient d’un accompagnement adéquat, et ce d’autant plus que les personnes frappées d’une exclusion de jeu peuvent se tourner vers des offres étrangères illégales. Ces offres de jeu sont quasi illimitées et le blocage des sites non autorisés prend beaucoup trop de temps et peut être contourné. Les opérateurs illégaux peuvent adapter légèrement l’URL, ce qui permet aux nouvelles pages de rester facilement repérables dans les moteurs de recherche.
2. Politique
Dans une interpellation déposée en septembre 2025, la conseillère nationale Jessica Jaccoud demande quelles mesures seront prises pour s’assurer que tous les exploitants appliquent correctement les dispositions légales concernant les exclusions de jeu. Elle mentionne un arrêt du Tribunal fédéral, qui a rejeté intégralement le recours du Grand Casino Baden SA contre une sanction administrative prononcée par la Commission fédérale des maisons de jeu (CFMJ). La plus haute autorité judiciaire a ainsi confirmé la sanction de 1.8 million de francs suisses. Comme le note l’autrice de l’interpellation, le rapport de l’Autorité intercantonale de surveillance des jeux d’argent (Gespa) révèle une pratique de la Loterie Romande contraire à la jurisprudence. On peut dès lors se demander si le nombre d’exclusions de jeu prononcées ne serait pas encore plus élevé si la LoRo excluait officiellement toutes les personnes jugées à risque selon ses propres critères. Dans sa réponse, le Conseil fédéral renvoie à l’évaluation de la loi sur les jeux d’argent, qui montrera dans quelle mesure il y a lieu de réviser la réglementation (notamment dans le domaine de la protection contre le « jeu excessif »).
Dans une autre interpellation (juin 2025), Jessica Jaccoud demande sur quelles données la CFMJ se fonde pour estimer que la situation est stable et souhaite savoir ce que fait le Conseil fédéral pour remédier à des données lacunaires. Selon la réponse de celui-ci, le nombre des exclusions de jeu n’a pas augmenté de manière significative. L’observation du marché est importante, mais comme les données ne seront plus relevées dans le cadre de l’Enquête suisse sur la santé (ESS), la Gespa et la CFMJ examinent une proposition alternative pour collecter ces informations.
Dans une interpellation (mars 2025), le conseiller national Ueli Schmezer demande si la publicité faite par la Poste Suisse pour des jeux de hasard et d’argent en ligne (bonus à utiliser pour des jeux sur les quittances) est conforme au droit. Selon le Conseil fédéral, ce type de publicité est légal. Il peut toutefois arriver que des mineurs et des personnes frappées d’une exclusion de jeu soient indirectement exposés à de telles réclames. Pour rappel, la publicité qui cible ces groupes est interdite en Suisse.
L’évaluation de la loi très attendue
Le Conseil fédéral évalue actuellement la loi sur les jeux d’argent (LJAr). Les premières conclusions de l’organisation externe chargée de l’évaluation sont attendues pour la fin de 2026. Les thèmes analysés sont notamment les effets de la nouvelle réglementation dans le domaine du marché légal des jeux et l’efficacité des réglementations en vigueur pour certaines catégories de jeux, ainsi l’efficacité de la protection des joueur·euse·s et des mesures de lutte contre les jeux de hasard et d’argent illégaux. La publicité et la protection des mineur·e·s seront également évaluées dans ce cadre.
3. Nos revendications
Les jeux de hasard et d’argent ne sont pas des biens de consommation anodins. Les mesures de prévention et d’aide doivent par conséquent être renforcées. Il convient d’agir dans les domaines de la publicité, de la prévention, des failles dans les exclusions de jeu et des offres illégales émanant de plateformes basées à l’étranger.
→ Repérer les problèmes avant qu’ils ne prennent de l’ampleur
Dans une optique de repérage précoce, un comportement de jeu problématique devrait être identifié rapidement sur toutes les plateformes légales et dans les casinos. Pour cela, un système centralisé s’impose (suivi des comportements de jeu des joueurs).
→ Bloquer efficacement et au plus vite les offres illégales
Il s’écoule beaucoup trop de temps avant que les sites internet des plateformes non autorisées en Suisse soient bloqués3. Il convient d’augmenter sans délai les ressources, notamment techniques, pour procéder aux blocages. Par ailleurs, une bonne partie de la publicité qui atteint les jeunes concerne ces sites illégaux. L’interdiction de la publicité pour les offres non autorisées (art. 74 LJAr) doit enfin être respectée. La question se pose également en relation avec la publicité pour des sites étrangers de paris sportifs diffusée sur des chaînes dont la réception est possible en Suisse, comme Eurosport.
→ Protéger les joueurs à l’étranger également
À l’heure actuelle, les personnes frappées d’une exclusion de jeu en Suisse peuvent continuer à jouer dans des casinos terrestres à l’étranger. Le système de protection n’est donc pas efficace. Il convient de mettre en place des accords supplémentaires comme celui qui a été signé avec le Liechtenstein afin de permettre l’échange de données relatives aux personnes frappées d’une exclusion de jeu et la reconnaissance mutuelle des exclusions.
→ Interdire la publicité additionnelle gratuite pour les loteries
Les projets d’utilité publique financés par la redistribution des bénéfices nets des loteries ne devraient pas porter le logo de ces dernières et faire ainsi de la publicité. Il s’agit en effet d’une redistribution prévue par la loi et non d’un parrainage volontaire, comme pour la dîme de l’alcool (pour laquelle on n’exige pas que les projets affichent le logo des producteurs de spiritueux).
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