Deux milliards de francs dans les jeux d'argent

Mardi 26 mars 2024

Panorama suisse des addictions 2024

(extrait - Jeux de hasard et d'argent)

Énormes bénéfices réalisés sur le dos d’un petit groupe

Les adeptes de jeux de hasard et d’argent sont souvent des personnes relativement jeunes, des hommes pour la plupart. Les jeux de hasard et d’argent comportent des risques particuliers ; ils peuvent engendrer une perte de contrôle et des dépenses excessives. L’endettement moyen des personnes avec un problème de jeu qui sollicitent un service de conseil en matière de dettes atteint près de 88 000 francs. Pour l’ensemble de la Suisse, les pertes de jeu se sont élevées à plus de deux milliards de francs en 2022.

La proportion de joueurs·euses en ligne qui présentent un comportement de jeu problématique semble avoir doublé en trois ans. Par ailleurs, près d’un demi-million de personnes ont rencontré des problèmes avec le jeu de hasard et d’argent au cours de leur vie. Il convient de repérer et de soutenir plus rapidement les individus concernés et de mettre en place davantage de mesures innovantes et basées sur les preuves dans le domaine de la prévention.

1. Situation actuelle

Selon l’Enquête suisse sur la santé (ESS)1 de 2022, la moitié des 15 à 24 ans ont déjà joué de l’argent ; cette part s’élève à deux tiers environ pour le reste de la population adulte en âge de travailler. Dans la classe d’âge des 15 à 24 ans, la prévalence à vie du jeu problématique2 est de 7,7 % et se situe donc à un niveau comparable à celui du reste de la population. Les résultats encore attendus sur la prévalence actuelle du jeu problématique seront intéressants pour en savoir plus sur l’ampleur du problème.

Pertes de jeu en hausse

Pour se faire une idée des pertes des joueurs et joueuses (qui correspondent au produit brut des jeux), il vaut la peine de jeter un coup d’œil sur la période qui a précédé l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les jeux d’argent en 2019. Après avoir légèrement fléchi en 2020, durant l’année de la pandémie, les pertes de jeu sont reparties à la hausse pour atteindre plus de deux milliards de francs (2052,2 millions) en 2022 (cf. graphique). Depuis 2019, elles ont progressé de 17 % pour les jeux de loterie (Loterie Romande et Swisslos) et de 15 % pour les maisons de jeu (casinos terrestres et en ligne). Rien que pour les casinos en ligne, on observe une augmentation de plus de dix fois.

L’argent provenant des pertes des joueurs·euses est également affecté à des buts d’utilité publique (culture et sport) et à l’AVS/AI, ce qui peut soulever des conflits d’intérêts : d’un côté, l’État devrait protéger les joueurs·euses du jeu problématique, de l’autre, la majeure partie de l’argent alloué à des tâches d’utilité publique provient de personnes qui ont justement un comportement de jeu problématique. Cette contradiction affaiblit le rôle du régulateur.

Pertes des joueurs et joueuses en mio. de francs

Les ménages ploient sous des dettes de jeu élevées

Selon Dettes Conseils Suisse, 7,4 % des plus de 5 000 ménages conseillés en 2022 avaient des problèmes liés aux jeux de hasard et d’argent. L’endettement moyen de ces ménages atteint 88 455 francs. Seules les personnes qui ont échoué à se mettre à leur compte ont des dettes encore plus élevées pour des raisons professionnelles. À cela s’ajoute une multitude d’autres difficultés (familiales, professionnelles, ami·e·s, etc.).

Exclusions de jeu

En 2022, les exclusions de jeu ont progressé de 12 142 au total. La presque totalité de ces exclusions a été prononcée par les maisons de jeu. Les exclusions de jeu s’appliquent sur l’ensemble du territoire helvétique et s’étendent aux jeux de casino terrestres et en ligne, ainsi qu’aux jeux de grande envergure en ligne. Entre 2019 et 2022, l’équivalent de 0,5 % de la population de 18 ans et plus a été interdit de jeux de hasard et d’argent.

Hausse du comportement de jeu problématique en ligne

En 2023, Addiction Suisse et le GREA ont publié la deuxième enquête de l’étude eGames sur les comportements de jeu en ligne de la population suisse. Les résultats montrent que la part des joueurs et joueuses de jeux de hasard et d’argent en ligne interrogé·e·s présentant un usage très problématique3 de ces jeux a doublé, passant de 2,3 % en 2018 à 5,2 % en 2021. Cette hausse a poussé les cantons à unir leurs forces pour lancer une campagne de sensibilisation commune sur le site Internet gambling-check.ch. L’objectif était d’attirer l’attention des personnes concernées sur les structures d’aide existantes.

Demandes de traitement

Selon le système de monitorage act-info, 2,6 % des personnes admises en traitement dans les structures professionnelles participantes en Suisse en 2022 l’étaient principalement pour des problèmes liés aux jeux de hasard ou d’argent. Les hommes étaient nettement plus nombreux que les femmes et l’âge moyen des personnes traitées s’élevait à un peu plus de 38 ans.

En 2023, les jeux de hasard et d’argent (y compris les loteries et les paris sportifs) ont fait l’objet de 6,9 % des consultations via la plateforme en ligne SafeZone.

2. Politique

Une évaluation de la loi très attendue

L’Office fédéral de la justice (OFJ) a mis en place un groupe d’accompagnement qui intègre les cantons et les autorités pour évaluer la Loi sur les jeux d’argent entrée en vigueur en 2019. Les intérêts de la prévention sont défendus par le Groupement Romand d’Études des Addictions (GREA) et par d’autres professionnel·le·s. Le groupe d’accompagnement est soutenu par un groupe au sein duquel Addiction Suisse est représentée. Il définit avec l’OFJ les thèmes de l’évaluation, celle-ci étant ensuite confiée à une organisation externe. Addiction Suisse espère une révision partielle de la loi afin d’améliorer la protection des joueurs·euses et de renforcer la prévention. Il est donc important, lors de cette évaluation, de mettre l’accent sur les aspects qui posent problème et qui présentent des lacunes au niveau de la protection des joueurs·euses.

Attribution des concessions pour les maisons de jeu En novembre dernier, le Conseil fédéral a attribué les concessions pour l’exploitation de jeux de hasard et d’argent pour la période 2025 à 2044. À l’avenir, il sera possible de jouer au casino sur 22 sites en Suisse. Douze maisons de jeu – un record – ont reçu l’autorisation de proposer des jeux en ligne. À partir de 2025, deux nouvelles maisons de jeu verront le jour dans les zones de Lausanne et Winterthour. Schaffhouse, en revanche, n’aura plus de casino à l’avenir.

La ville de Lausanne a annoncé au printemps dernier qu’elle ne voulait pas de casino sur son territoire. À la suite de cela, un opérateur a retiré sa demande. Finalement, c’est le projet de la commune voisine de Prilly qui a été retenu.

3. Nos revendications

Les jeux de hasard et d’argent ne sont pas de simples biens de consommation ordinaires et anodins. Plusieurs mesures s’imposent par conséquent pour mieux protéger les joueurs et joueuses.

➔ Renforcer la prévention

La prévention et le traitement de l’addiction au jeu incombent aux cantons. Ils reçoivent pour cela 0,5 % du revenu brut des jeux de loteries (les casinos ne fournissent aucune contribution financière dans ce domaine). À ce jour, tous les cantons n’ont pas épuisé les fonds perçus. Il faut par conséquent davantage de mesures de prévention innovantes et basée sur les preuves, particulièrement pour la prévention structurelle, mais aussi la volonté de les financer et de les mettre en œuvre.

➔ Appliquer les exclusions de jeu aussi à l’étranger À l’heure actuelle, les personnes frappées d’une exclusion peuvent continuer à jouer à des jeux terrestres à l’étranger. Il convient de mettre en place des accords supplémentaires comme celui qui a été conclu avec le Liechtenstein.

➔ Introduire un traçage efficace des joueurs·euses

Les opérateurs et les autorités de surveillance doivent être en mesure d’identifier les personnes qui jouent sur plusieurs plateformes, en ligne et hors ligne, qu’il s’agisse de jeux de casino, de loteries ou de paris. Ce n’est pas le cas actuellement, de sorte que celles dont les mises excèdent leurs possibilités financières ou qui présentent d’autres signes de jeu problématique passent sous le radar. Des limites de dépenses ou des cartes de joueurs nominatives valables dans tout le pays pourraient être utilisées.

➔ Limiter la publicité

Un débat s’impose pour définir comment réglementer plus efficacement la publicité pour les jeux de hasard et d’argent, y compris le parrainage, afin de protéger les joueurs·euses. Des pays comme l’Italie, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne ont entrepris de restreindre la publicité ces dernières années. Les points à discuter sont l’interdiction de la publicité personnalisée et de type lifestyle, de la publicité qui atteint les jeunes, des offres promotionnelles et de la publicité pour les paris sportifs avant et pendant les retransmissions en direct de manifestations sportives.

➔ Mettre en place un monitorage pour ne pas « naviguer à vue »

Des données représentatives sur les pratiques de jeu et les conséquences socio-économiques font défaut en Suisse. Il importe d’instaurer un système de monitorage au plus vite, ce qui implique notamment que les autorités de surveillance et les opérateurs mettent leurs informations à disposition.




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